-... j'imagine que plus rien n'est simple désormais.
Cette petite phrase me fit tourner la tête dans sa direction. Assise dans le sable, elle avait relevé ses longs cheveux en une queue de cheval inélégante et fixait la mer avec mélancolie. Un instant ma main se tendit vers elle puis se résigna. Je portais alors mon plus beau costume.
Pareil à lui-même, l'océan avançait et reculait. Était-ce une simple impression due à mon état ? Les vagues m'apparaissaient comme frêles et tout juste sorties du sommeil.
- Je t'ai aimé, tu sais.
Un goût de sel m'est passé sur la langue. Bien sûr que je le savais. Cette femme m'avait aimé au-delà du raisonnable, d'un amour qui avait fait vaciller sa raison. Sur ses bras nulles marques ne s'étendaient et pourtant je savais les cicatrices là, profondément vissées à son âme.
Avec lenteur, elle replia ses genoux contre sa poitrine.
- Tu sais... le pire n'est pas de savoir que tout cela n'a servi à rien.
Le rythme de ses paroles était haché, comme si elle s'était soudainement mise à parler une autre langue.
-... en fait il n'y a rien de pire que de savoir que même si je t'avais embrassé, rien ne se serait produit.
Elle ramassa un caillou enfoui dans le sable et le jeta dans l'océan. Au loin, un orage semblait se préparer.
- Mon cœur n'aurait pas guéri, ma passion ne se serait pas éteinte... tu ne serais pas tombé amoureux de moi non plus.
Un soupir. Puis cette phrase :
- Après tout, on est pas dans un film.
Sans rien dire j'ai hoché la tête. Quelque chose dans l'instant présent me fit frissonner. Mon regard - qui s'était porté à l'horizon - revint à elle l'espace d'un instant.
A vrai dire, même si je me forçais, il serait difficile pour moi d'accorder à cette fille le qualificatif de "belle". En effet, bien que rien dans son apparence ne choque l'œil, son visage ne correspondait en rien aux beautés classiques dont les visages partout s'affichaient. Ce n'est pas non plus en apprenant à la connaître que sa beauté m'apparût. Il me fallût beaucoup de temps pour comprendre que jamais cette fille ne serait belle à mes yeux : son charme était semblable à celui d'un base éthéré que l'on pose dans un coin et qui transmet son rayonnement à travers la pièce. Il en fut ainsi : à force de la voir, je finis par trouver à son être un charme discret et pourtant infiniment puissant, comme si cette chose m'avait manqué durant tout ce temps.
Comme l'océan.
Pourtant ce ne fut pas d'elle dont je tombai amoureux. Je n'eus pas besoin de lui dire : dès le début, la passion qu'elle me portait avait apposé sur moi la marque de l'inaccessible. Elle s'accrocha à moi, s'accommodant de ce manque qui devait désormais la désigner. Une soif insatiable que jamais je ne pourrais combler.
- A quoi penses-tu ?
- Hein.
- Tu es si distant, parfois.
Sa main se tendit vers le haut, effleurant mes cheveux avec une douceur infinie. L'air autour de nous portait comme un parfum de pluie. Au loin le gris bleu de l'océan se confondait avec le ciel.
- Je pensais à toi.
Elle retira sa main, comme blessée.
- Désolée.
Je n'eus pas envie de lui demander pourquoi.
Un temps infini passa avant qu'elle ne se lève, faisant tomber les grains de sable qui s'étaient accumulés sur sa robe. Puis elle écarta ses bras pâles et resta ainsi alors que la tempête se rapprochait. Enfin je pensai à jeter un coup d'œil à ma montre avant de me lever à mon tour.
- Tu pars ?
- Il faut que je retourne au travail.
Lui tourner le dos me causa une souffrance à laquelle je ne m'attendais pas. Alors que j'avais franchi une dizaine de mètres, je jetai un regard en arrière. Je vis qu'elle faisait de même et nos regards se croisèrent. Quelque part au fin fond de mon estomac, je sentis quelque chose se rompre et disparaître. Une nouvelle douleur inattendue, accompagnée d'une certitude étrange : en cet instant, cette fille au cœur brisé était plus libre que moi.
Les premières gouttes de pluie se mirent à tomber.
Et comme à chaque fois que nous nous retrouvions près de l'océan, je laissai derrière moi une infime partie de mon être.





